Une invention militaire devenue outil artistique
La pellicule infrarouge couleur, aujourd’hui prisée par les photographes amateurs et professionnels, trouve ses origines dans un projet militaire. Créée par Kodak pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Aerochrome permettait de détecter les camouflages ennemis grâce à la réflexion infrarouge des plantes. Une technologie de guerre détournée pour des usages pacifiques.
Comment l’infrarouge a changé la photographie
Pendant le conflit, les scientifiques de Kodak ont mis au point une pellicule capable de rendre visible la lumière infrarouge. Les végétaux, très réfléchissants dans cette gamme, apparaissaient en rouge vif, tandis que les tissus et peintures camouflés restaient sombres. Résultat : les soldats camouflés se détachaient comme des points verts sur un fond rouge.
Après des décennies d’utilisation par l’armée et les forestiers, Kodak a commercialisé dans les années 1960 une version grand public, l’Ektachrome EIR. Cette pellicule a rapidement séduit les artistes, notamment les photographes Karl Ferris et Keith McMillan, qui l’ont utilisée pour des pochettes d’albums cultes comme Are You Experienced de Jimi Hendrix ou le premier disque de Black Sabbath.
Un déclin puis un retour en grâce
Malgré son succès initial, l’Ektachrome EIR a été abandonné en 2007. Pourtant, l’histoire de l’infrarouge ne s’est pas arrêtée là. Dean Bennici, un passionné, a récupéré des stocks militaires d’Aerochrome et les a transformés en rouleaux utilisables par le grand public. En 2013, le photojournaliste Richard Mosse a utilisé cette pellicule rare pour documenter la guerre en République démocratique du Congo, donnant naissance à des images devenues virales.
L’héritage durable d’une technologie oubliée
Bien que Kodak ait cessé sa production, l’Aerochrome reste une référence pour les amateurs de photographie infrarouge. Bennici a écoulé des centaines de milliers de rouleaux avant d’épuiser son stock en 2021. Aujourd’hui, les photographes utilisent des filtres et des appareils numériques pour recréer cet effet, mais Dean Bennici lui-même critique cette pratique :
« Essayer d’imiter ce que l’on n’est pas me semble une perversion de la réalité. »
Pourtant, l’esprit de l’Aerochrome perdure. Que ce soit à travers des clichés artistiques ou des projets documentaires, cette technologie militaire a su transcender son origine pour devenir un symbole de créativité et d’innovation.