L’art de questionner : une force en art, un risque en entreprise

En tant que consultante en leadership, j’accompagne des organisations dans l’intégration de la pensée artistique. L’une des différences fondamentales entre ces deux mondes réside dans la manière de questionner : l’artiste interroge sans cesse pour repousser les limites, tandis que l’entreprise recherche des réponses pour avancer.

Un artiste se demande : « Pourquoi cette œuvre existe-t-elle ? Pourquoi les choses sont-elles ainsi ? Pourquoi agissons-nous de cette façon ? » Cette quête incessante est le moteur de la créativité. Pourtant, transposée dans un cadre professionnel, la même question peut devenir problématique. Un simple « Pourquoi faisons-nous cela ? » ne sonne plus comme de la curiosité, mais comme une accusation.

Quand la curiosité devient une menace

Le piège ? Croire que poser des questions est toujours synonyme de curiosité. En réalité, dans la plupart des cultures d’entreprise, une telle interrogation est perçue comme un jugement. « Pourquoi agissons-nous ainsi ? » se traduit souvent par : « Vous avez pris une mauvaise décision. Justifiez-vous. »

Chris Voss, ancien négociateur en prise d’otages du FBI, l’a bien observé : les questions commençant par « pourquoi » placent l’interlocuteur sur la défensive. Elles activent des mécanismes de justification, de protection, voire de contre-attaque. Ce n’est pas un défaut de caractère, mais une réaction naturelle face à un sentiment d’interrogatoire plutôt que d’échange.

La hiérarchie amplifie ce phénomène. Lorsqu’un dirigeant senior pose une telle question, son poids hiérarchique peut donner à l’interrogation une dimension qu’il n’avait pas prévue. Pour un junior, le risque est encore plus grand : être perçu comme un défieur d’autorité ou un saboteur d’une décision déjà actée.

Le manque de sécurité psychologique, frein à l’innovation

Les données confirment ce que beaucoup ressentent. Selon Gartner, moins de la moitié des employés osent remettre en cause le statu quo, même parmi ceux qui se sentent libres d’expérimenter de nouvelles idées. Remettre en question est plus intimidant qu’innover. Et rien ne creuse cet écart plus vite qu’une question mal formulée.

L’intention est louable : stimuler la réflexion. Mais l’impact est souvent conflictuel. C’est dans cet écart que la créativité s’étouffe.

Transformer les questions pour inspirer, pas pour accuser

Mon travail consiste à intégrer la pensée artistique dans les environnements professionnels, tout en veillant à ce qu’elle soit bien reçue. Ce défi de traduction m’occupe depuis des années. Les artistes que j’étudie ne renoncent pas à leurs questions difficiles, mais ils les formulent différemment pour qu’elles soient comprises et acceptées.

Prenons l’exemple d’un peintre qui se demande : « Pourquoi cette composition semble-t-elle plate ? » Il ne s’agit pas d’une accusation envers un collaborateur, mais d’une analyse des choix créatifs pour mieux les comprendre, les améliorer ou les réorienter. La question est investigative, pas évaluative.

Remplacer « pourquoi » par « quoi » et « comment »

Les dirigeants peuvent adopter cette approche en reformulant leurs questions pour éviter de déclencher des mécanismes de défense. L’idée est simple : remplacer les interrogations qui impliquent un verdict (« pourquoi ») par des formulations qui invitent à la réflexion sans menacer.

Voici quelques exemples concrets :

  • « Pourquoi travaillons-nous toujours avec ce fournisseur ? » → « Quelles seraient les conditions pour obtenir de meilleurs résultats de ce partenariat, ou pour envisager de le réévaluer ? »
  • « Pourquoi ce projet n’avance-t-il pas ? » → « Quels obstacles devons-nous surmonter pour relancer cette initiative ? »
  • « Pourquoi cette stratégie n’a-t-elle pas fonctionné ? » → « Quels enseignements pouvons-nous tirer de cette expérience pour ajuster notre approche ? »

Ces reformulations transforment une question perçue comme une attaque en une invitation à collaborer. Elles ouvrent le dialogue sans menacer l’autorité ou la légitimité des décisions passées.

L’art de questionner pour innover

La clé réside dans l’intention derrière la question. Une interrogation bien formulée ne cherche pas à juger, mais à comprendre. Elle ne met pas en cause les personnes, mais explore les processus. En adoptant cette posture, les dirigeants peuvent stimuler la créativité sans déclencher de résistances.

La pensée artistique ne consiste pas à renoncer aux questions difficiles, mais à les poser de manière à ce qu’elles soient entendues. Dans un monde professionnel où l’innovation est cruciale, cette nuance fait toute la différence.