La feinte de folie n’est pas une nouveauté en géopolitique. Dès le XVIe siècle, Machiavel écrivait dans ses Discours sur Tite-Live : *« Il est très sage de simuler la folie »*. Dans un monde anarchique où la violence dicte souvent les règles, le recours à l’incertitude et à la tromperie peut s’avérer un outil diplomatique redoutable. Une grande puissance doit parfois donner l’impression d’être prête à tout, y compris à lancer des missiles balistiques, pour dissuader un adversaire rusé et déterminé.

Comme l’a souligné le philosophe Bernard Williams, *« dans un environnement où la folie règne, il serait insensé d’y apporter la rigueur de la raison »*. En 1998, lors d’une rencontre à Belgrade, Slobodan Milošević avait lancé à l’émissaire américain Richard Holbrooke : *« Êtes-vous assez fou pour nous bombarder à cause de ces questions en ce misérable petit Kosovo ? »*. La réponse de Holbrooke fut sans équivoque : *« Vous pouvez parier que nous le sommes assez. »* Quelques mois plus tard, l’OTAN pilonnait les cibles serbes.

Donald Trump n’a jamais étudié Machiavel, mais son style de leadership imprévisible et son goût pour le risque apparent en politique étrangère rappellent étrangement cette stratégie du « fou ». Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, il a introduit un niveau d’incertitude inédit dans la conduite des affaires mondiales, une rupture radicale avec l’ère post-Seconde Guerre mondiale.

La Corée du Nord : l’art de la dissuasion par la menace

Dès le début de son premier mandat, Trump a fait planer le spectre d’un conflit sur la péninsule coréenne. Face à l’échec des administrations précédentes à endiguer les ambitions nucléaires de Pyongyang, son gouvernement a adopté une approche radicalement différente : abandonner la « patience stratégique » au profit d’une doctrine plus agressive, surnommée le *« bloody nose »* (le « coup de poing sanglant »).

Menaces de *« feu et de fureur comme le monde n’en a jamais vu »*, préparatifs militaires pour des frappes préventives visant à détruire les installations nucléaires et les missiles nord-coréens… Trump a poussé la rhétorique jusqu’à ses extrêmes limites. Pourtant, cette stratégie n’a abouti à aucun progrès concret. Pyongyang conserve son arsenal illicite, et la menace d’un conflit majeur plane toujours.

L’Iran : entre menaces apocalyptiques et cessez-le-feu fragile

La théorie du « fou » a ensuite été réemployée dans le dossier iranien. Après des années de pression maximale sans résultat, Trump a intensifié son discours belliqueux, allant jusqu’à menacer de *« détruire les fondements de l’État iranien »* et d’*« éradiquer la civilisation iranienne »*. Pourtant, son tempérament imprévisible a pris le dessus : il a finalement accepté un cessez-le-feu, bien que celui-ci ne semble s’appliquer qu’aux États-Unis. La situation dans le détroit d’Ormuz, artère vitale du commerce mondial, reste quant à elle des plus tendues.

Dans son ouvrage US Grand Strategy and the Madman Theory: From Nixon to Trump, l’expert en relations internationales James D. Boys analyse comment cette stratégie, bien que risquée, a façonné la diplomatie américaine depuis des décennies. Un livre qui éclaire les rouages d’une politique étrangère où l’irrationnel devient parfois le meilleur allié.

Source : The Bulwark