Une directive interne inhabituelle a circulé il y a quelques années chez ByteDance, le géant chinois à l’origine de TikTok : les employés devaient éviter d’utiliser le pronom formel « 您 » (nín) pour s’adresser à leurs collègues. À la place, ils étaient encouragés à employer le « 你 » (nǐ), plus informel, et ce, quel que soit leur rang dans l’entreprise.
Pour les jeunes recrues, cette mesure s’inscrivait naturellement dans la culture d’entreprise dynamique et égalitaire du groupe. Mais pour d’autres, habitués à des environnements professionnels plus traditionnels, ce changement était perçu comme une rupture radicale. En effet, en Chine, le choix entre « 你 » et « 您 » ne relève pas simplement de la grammaire : il reflète le respect, la hiérarchie et la distance sociale.
Cette évolution linguistique illustre un phénomène plus large : la culture professionnelle chinoise est en pleine mutation, mais les codes de respect et de pouvoir conservent une importance capitale. Pour les dirigeants étrangers opérant en Chine, comprendre ces subtilités peut faire la différence entre une collaboration harmonieuse et des incompréhensions malvenues.
Le respect, une notion relationnelle et non individuelle
Dans de nombreuses entreprises occidentales, le respect se manifeste par l’égalité, l’informalité et la liberté d’expression. Les dirigeants encouragent les employés à contester les idées, à utiliser les prénoms et à exprimer ouvertement leurs désaccords.
En Chine, en revanche, le respect est indissociable des relations et des rôles sociaux. Cette vision puise ses racines dans la philosophie confucéenne, qui prône l’harmonie et l’ordre dans les rapports humains. Un principe central, le « 尊卑有序 » (zūnbēi yǒu xù), souligne que les relations doivent refléter une hiérarchie appropriée entre supérieurs et subordonnés.
Dans le monde professionnel, cette philosophie se traduit par des détails qui peuvent sembler anodins aux yeux des étrangers : l’ordre des prises de parole, la disposition des sièges lors des réunions ou encore la manière dont les personnes sont présentées. Ces éléments, bien que mineurs en apparence, communiquent souvent du respect avant même que la discussion ne commence. Les ignorer peut, sans le vouloir, saper la confiance.
L’importance des titres professionnels : quand le « vice » compte et quand il ne compte pas
Un autre exemple révélateur concerne l’usage des titres professionnels. Dans les entreprises occidentales, les titres sont souvent abrégés ou omis dans les conversations. Un vice-président peut être désigné simplement par son prénom ou par une formule informelle.
En Chine, en revanche, les titres revêtent une dimension symbolique, car ils reflètent la position hiérarchique et le statut au sein de l’organisation. Les dirigeants internationaux s’interrogent souvent sur l’opportunité d’inclure le préfixe « 副 » (vice ou adjoint) lorsqu’ils présentent une personne titulaire d’un poste comme « 副总裁 » (vice-président) ou « 副主任 » (directeur adjoint).
La réponse dépend du contexte. Si la personne est le représentant le plus senior de son organisation lors d’une réunion, il peut être approprié de l’introduire simplement par son titre principal. Par exemple, un vice-président en visite peut être présenté comme « 总裁 » (président) ou « 负责人 » (responsable) lors d’une rencontre externe. L’objectif n’est pas d’exagérer son titre, mais de montrer du respect envers le représentant de l’entreprise dans ce cadre précis.
En revanche, si le supérieur hiérarchique direct est présent, omettre le préfixe « 副 » serait inapproprié. Cela brouillerait la hiérarchie et créerait de la confusion quant à l’autorité réelle. Cet exemple démontre que, en Chine, les titres professionnels ne sont pas de simples étiquettes administratives : ils servent de signaux sociaux essentiels.