Aux États-Unis, la séparation entre l’Église et l’État est un principe constitutionnel. Pourtant, cette frontière s’étend-elle au monde professionnel ? C’est la question que pose Julie Wenah, une dirigeante expérimentée dans les secteurs de la technologie et des politiques publiques, qui a choisi de ne pas laisser sa foi au vestiaire.

Wenah, présidente de la Digital Civil Rights Coalition et ancienne responsable de l’équité algorithmique chez Meta et Airbnb, a travaillé sous l’administration Obama et formé comme avocate en droits civiques à Georgetown Law. Danseuse formée à l’Alvin Ailey, réalisatrice et femme de foi assumée, elle incarne une contradiction apparente : comment concilier une carrière exigeante et une spiritualité active sans que l’une n’empiète sur l’autre ?

Son parcours remet en cause une norme largement répandue en entreprise : celle qui exige de laisser sa religion à la porte. Pourtant, comme elle l’explique, cette règle implicite est loin d’être neutre. Elle reflète une vision du lieu de travail comme un espace aseptisé, où la foi n’a pas sa place. Pourtant, les fondements mêmes de notre société professionnelle sont imprégnés de références religieuses.

Le week-end, par exemple, puise ses origines dans le sabbat judéo-chrétien. Noël et Halloween, bien que sécularisés, restent des jours fériés ou des célébrations ancrées dans des traditions chrétiennes. Même le vocabulaire managérial regorge de termes à connotation religieuse : évangéliste, mission, convertir, dévotion. Ces mots, banalisés, ont perdu leur dimension spirituelle dans le discours professionnel. Pourtant, ils en conservent toute l’influence.

Wenah propose une métaphore puissante pour repenser cette dichotomie : l’album et la mixtape.

L’album : ce que l’entreprise attend de vous

L’album, c’est ce pour quoi vous êtes payé. Le livrable contractuel, l’objectif inscrit dans votre fiche de poste, la tâche qui justifie votre salaire. C’est l’essentiel, le minimum syndical, ce que l’employeur a le droit d’exiger.

La mixtape : ce qui vous définit

La mixtape, en revanche, c’est tout le reste. Les projets personnels, les passions, les engagements extraprofessionnels, et même la foi. Ce qui fait de vous une personne unique, bien au-delà de votre rôle professionnel. Wenah insiste : « Votre mixtape, c’est ce qui vous rend humain. »

Cette distinction soulève une question cruciale : pourquoi la société professionnelle accepte-t-elle que l’on expose sa personnalité – ses goûts, ses hobbies, ses origines – mais pas sa foi ? Pourquoi l’authenticité s’arrête-t-elle là où la spiritualité commence ?

« On nous demande de laisser notre foi à la porte, comme si elle était un accessoire incompatible avec le professionnalisme. Pourtant, c’est précisément cette partie de nous qui nourrit notre créativité, notre résilience et notre éthique. »

— Julie Wenah

Son approche défie les conventions managériales actuelles, qui prônent le « bring your whole self to work » (apportez votre moi entier au travail), tout en excluant une partie fondamentale de l’identité humaine. Wenah rappelle que l’authenticité ne peut être que partielle si elle nie une part essentielle de qui nous sommes.

Dans un monde où les entreprises cherchent à attirer et retenir les talents en misant sur l’inclusion et la diversité, cette réflexion prend une dimension nouvelle. Peut-on vraiment parler d’inclusion si l’on exclut la dimension spirituelle de certains collaborateurs ?

Wenah ne propose pas une solution universelle, mais elle ouvre le débat. Et si, plutôt que de cantonner la foi à la sphère privée, les entreprises apprenaient à en reconnaître la valeur ? Peut-être est-il temps de repenser le concept même de neutralité en milieu professionnel.