La devise latine "Nullius in verba", qui signifie littéralement "sur la parole de personne", est le motto de la Royal Society de Londres, la plus ancienne académie scientifique nationale au monde. Cette phrase résume une philosophie fondamentale : la primauté des preuves empiriques et des expérimentations rigoureuses sur les dogmes, les traditions ou l’autorité.

Dans son ouvrage Beyond Belief: How Evidence Shows What Really Works, la journaliste scientifique primée Helen Pearson explore l’histoire de la révolution des preuves, un mouvement qui cherche à fonder les décisions dans des domaines aussi variés que la médecine, l’éducation, la gestion ou la conservation, sur des données solides plutôt que sur des croyances ou des intuitions.

Quand la sagesse conventionnelle devient mortelle

Pearson illustre les dangers de la sagesse conventionnelle à travers un exemple frappant : l’influence du pédiatre Benjamin Spock. Dans les années 1950, son livre The Common Sense Book of Baby and Child Care, considéré comme une référence, recommandait de faire dormir les nourrissons sur le ventre pour éviter les risques d’étouffement liés aux vomissements. Pourtant, cette pratique a coïncidé avec une hausse alarmante des cas de syndrome de mort subite du nourrisson (MSN).

Ce n’est qu’en 1990, après une étude révélant que les bébés décédés du MSN avaient neuf fois plus de risques d’avoir été placés sur le ventre, qu’une campagne de santé publique a inversé la recommandation. Résultat : les décès par MSN ont chuté de près de 70 %.

"L’adoption du sommeil ventral recommandée par Spock et d’autres est aujourd’hui reconnue comme l’un des conseils de santé infantile les plus meurtriers de l’histoire", écrit Pearson.

La médecine fondée sur les preuves : une révolution récente

"L’idée que la médecine devrait reposer sur des preuves empiriques semble aujourd’hui évidente, mais peu de gens réalisent que le terme médecine fondée sur les preuves n’a que 35 ans", souligne Pearson. Ce concept, apparu dans les années 1980, a progressivement imposé l’idée que les traitements doivent être évalués selon des méthodes scientifiques rigoureuses.

Parmi ces méthodes, les essais randomisés contrôlés (ERC) occupent une place centrale. Dans ces études, les participants sont répartis aléatoirement entre un groupe recevant un nouveau traitement et un groupe témoin (placebo ou soins standards). Cette approche permet de comparer les résultats et de mesurer l’efficacité d’un traitement tout en limitant les biais.

Les limites des essais cliniques

Cependant, Pearson met en garde : de nombreux ERC présentent des faiblesses méthodologiques. Certains manquent de participants pour détecter un effet significatif, tandis que d’autres omettent de publier des résultats négatifs ou ne fournissent pas assez d’informations pour reproduire les expériences.

Une étude publiée dans The Lancet en 2009 estimait que 85 % des recherches médicales étaient gaspillées en raison de ces lacunes. Ce constat rejoint les travaux du biostatisticien John Ioannidis, qui a démontré en 2005 que la majorité des résultats de recherche publiés sont faux.

Le rôle clé de la Cochrane Collaboration

Pour remédier à ces problèmes, la Cochrane Collaboration, fondée en 1992, s’est imposée comme une référence. Cette organisation à but non lucratif produit des revues systématiques et standardisées pour fournir aux cliniciens les meilleures preuves disponibles sur l’efficacité des traitements. Son travail permet de distinguer les interventions réellement bénéfiques de celles qui ne le sont pas, évitant ainsi des erreurs coûteuses en vies humaines et en ressources.

À travers des exemples concrets et des analyses percutantes, Helen Pearson montre que la révolution des preuves n’est pas qu’une question académique : c’est une nécessité pour sauver des vies et améliorer la société.

Source : Reason