À 22 ans, j’ai été oublié par ma grand-mère. Pendant douze ans, Alzheimer l’a lentement dévorée. D’abord, elle perdait ses lunettes ou oubliait la date. Puis, elle ne me reconnaissait plus. Un temps, elle m’a pris pour son fils. Ensuite, pour son mari, avant de tout oublier. Finalement, j’étais pour elle un jeune homme aimable venu lui rendre visite. Le reste du temps, elle vivait dans la peur, réveillée dans un monde inconnu, entourée d’inconnus, convaincue de ne pas être chez elle, dans le Minnesota où elle avait grandi.
Ma mère a été la plus touchée. Elle a tout sacrifié pour prendre soin de sa propre mère, voyant cette femme brillante et gentille se transformer en une coquille vide. Ma grand-mère est morte un soir de Noël. Triste, oui, mais aussi un soulagement pour ma mère, enfin libérée du devoir déchirant de voir s’éteindre celle qu’elle aimait le plus.
Sylvain Lesné, l’homme qui a manipulé la science sur Alzheimer
Sylvain Lesné, neuroscientifique à l’Université du Minnesota, a publié en 2006 dans la revue Nature une étude affirmant avoir identifié une protéine spécifique, l’amyloïde bêta, comme cause directe des troubles de la mémoire dans la maladie d’Alzheimer. Cette publication a relancé l’hypothèse amyloïde, alors que le scepticisme grandissait dans la communauté scientifique.
En 2022 seulement, les Instituts nationaux de la santé (NIH) américains ont investi 1,6 milliard de dollars dans des projets liés aux amyloïdes, soit près de la moitié du budget fédéral alloué à la recherche sur Alzheimer cette année-là. Lesné était une star. Pourtant, des doutes persistaient.
Malgré des milliards injectés par l’industrie pharmaceutique dans des essais cliniques basés sur cette théorie, aucun médicament n’a abouti. La question s’imposait : comment des essais pouvaient-ils échouer systématiquement si la recherche sous-jacente était solide ?
La fraude révélée : des images truquées et un réseau complice
En 2022, le neuroscientifique Matthew Schrag de l’Université Vanderbilt a découvert des preuves de manipulation d’images dans les travaux de Lesné. Le magazine Science a ensuite identifié plus de 20 articles suspects de ce chercheur, avec plus de 70 cas possibles de falsification. En juin 2024, Nature a rétracté l’article de 2006. Tous les coauteurs, sauf Lesné, ont signé la rétractation.
Le 1er mars 2025, trois ans après la révélation de la fraude, Lesné a démissionné de son poste de professeur titulaire à l’Université du Minnesota. Les révélations se sont multipliées depuis. Le livre Doctored de Charles Piller, publié en 2025, évoque l’existence d’un « cartel des amyloïdes », un réseau qui a privilégié l’innovation au détriment de la reproductibilité et marginalisé les chercheurs dissidents pendant des décennies.
Quiconque remettait en cause le « dogme amyloïde » était écarté, et ses financements disparaissaient. Quand j’ai lu l’article de Science, je n’imaginais pas que la fraude académique était si répandue. En y réfléchissant, une haine amère m’a envahi : pour sa gloire, son ambition et son avidité, cet homme a condamné des millions de personnes, comme ma grand-mère, à une lente et horrible agonie.