Stewart Brand, penseur influent depuis les années 1960, a marqué l'histoire avec le Whole Earth Catalog, un ouvrage culte qui a inspiré l'informatique personnelle, l'éthique des hackers et le mouvement écologiste moderne. Depuis, il a fondé la Long Now Foundation, promu l'énergie nucléaire et la dé-extinction, tout en encourageant une réflexion sur des échelles de temps de 10 000 ans.

Dans son nouvel ouvrage, Maintenance : Of Everything, Part One, il affirme que le véritable travail des civilisations ne réside pas dans les inventions spectaculaires, mais dans l'entretien patient des systèmes complexes. En mars, il a échangé avec Nick Gillespie de Reason sur cette vision et ses implications pour les valeurs libertariennes, comme l'individualisme, la destruction créatrice et la décentralisation du pouvoir.

L'entretien, fondement caché de la civilisation

Reason : Votre livre souligne que l'entretien est la base invisible de tout. Que perdons-nous en privilégiant l'innovation, la destruction créatrice et la disruption au détriment de la vérification quotidienne des systèmes ?

Stewart Brand : Ces concepts ne sont pas opposés. Beaucoup d'innovations naissent de l'entretien. Ceux qui améliorent un système sont souvent ceux qui doivent le maintenir et en comprendre les limites. « Tiens, on pourrait simplifier cela comme ça. Ou mieux encore, pourquoi ne pas jeter ce truc et en prendre un meilleur ? » Tout cela fait partie du processus de pérennisation. On réduit souvent l'entretien à la maintenance préventive, alors qu'il englobe bien plus : réparer un système en panne est un traumatisme pour l'utilisateur et pour le système lui-même. Entretenir, c'est aussi changer l'huile de sa voiture ou se brosser les dents pour éviter des catastrophes. C'est un processus complet pour assurer la pérennité d'une chose.

Brand illustre son propos par l'agriculture : « Si vous êtes un animal, vous devez vous nourrir. Nous sommes des animaux, et nous devons nous nourrir. Ce processus a engendré une succession d'innovations. »

L'ère des objets jetables et l'éthique de la réparation

Il évoque également l'impact des pièces interchangeables, qui ont permis aux gens de réparer plutôt que de jeter. « Quand vous viviez à des kilomètres de vos voisins, vous deviez savoir réparer vous-même. » Mais cette éthique persiste-t-elle aujourd'hui, alors que nos machines deviennent de plus en plus opaques ?

Brand rappelle que la Ford T était conçue pour être entretenue et modifiée à volonté. Henry Ford, issu d'une ferme du Midwest, savait que les agriculteurs savaient réparer leurs outils. Résultat : la Ford T est restée la Ford T pendant des décennies, sans évolution majeure. « Aujourd'hui, nos objets sont conçus pour être jetés après quelques années. Nous avons perdu cette culture de la réparation. »

Source : Reason