Le débat sur la légalisation des marchés d'organes prend une nouvelle dimension avec l'intervention d'Alvin Roth, économiste américain récompensé par le prix Nobel en 2012. Dans une tribune publiée par le Washington Post, ce spécialiste des marchés controversés défend l'idée de rémunérer les donneurs de reins pour répondre à une crise sanitaire et éthique majeure aux États-Unis.
Une crise de santé publique et d'inégalités
Chaque année, environ 130 000 nouveaux cas d'insuffisance rénale sont recensés aux États-Unis, une maladie qui touche de manière disproportionnée les populations défavorisées. Les personnes noires ont quatre fois plus de risques d'en souffrir que les personnes blanches. Le coût annuel de la dialyse, traitement de base pour les patients en attente de greffe, dépasse les 55 milliards de dollars pour Medicare, l'assurance maladie publique américaine.
Plus de 500 000 personnes sont actuellement sous dialyse, dont la moitié décédera dans les cinq ans suivant le début du traitement. La greffe rénale reste la solution la plus efficace, mais en 2025, moins de 30 000 transplantations ont été réalisées aux États-Unis. Résultat : des milliers de patients meurent chaque année en attendant un organe compatible, tandis que des milliers d'autres sont retirés de la liste d'attente en raison de leur état de santé trop dégradé pour subir une intervention.
Un marché noir des organes déjà florissant
Avec près de 90 000 personnes inscrites sur la liste d'attente nationale pour une greffe de rein issu d'un donneur décédé, la demande dépasse largement l'offre. Cette pénurie persistante pousse certains patients à se tourner vers des solutions illégales, souvent coûteuses et risquées. Roth souligne que la légalisation de la vente de reins permettrait non seulement de sauver des vies, mais aussi de réduire les souffrances liées à la dialyse prolongée et d'accroître l'autonomie corporelle des individus.
Les arguments économiques et éthiques en faveur des marchés d'organes
Dans son dernier ouvrage, « The Presumptive Case for Organ Markets », Roth expose les bénéfices d'une telle réforme. Selon lui, un système encadré permettrait de :
- Sauver des milliers de vies en augmentant le nombre de greffes disponibles.
- Réduire les coûts médicaux en limitant le recours à la dialyse, traitement onéreux et éprouvant.
- Renforcer l'autonomie des donneurs en leur offrant une compensation financière légitime.
- Lutter contre les inégalités en garantissant un accès plus équitable aux transplantations.
Roth, connu pour ses positions progressistes, rejette l'argument selon lequel la légalisation favoriserait l'exploitation des plus pauvres. Il rappelle que les donneurs altruistes sont déjà majoritairement issus de milieux modestes, et que la rémunération pourrait améliorer leurs conditions de vie sans les contraindre à vendre un organe.
Les réserves et les défis à relever
Malgré ses convictions, Roth admet que certains risques doivent être anticipés. Parmi ses principales préoccupations :
- La protection des donneurs vulnérables : Il faut éviter que des personnes en situation de précarité ne soient contraintes de vendre un rein sous la pression économique.
- L'accès équitable aux greffes : Roth craint qu'un marché libre ne profite uniquement aux plus riches, creusant davantage les inégalités sociales.
- La qualité des organes : Les donneurs potentiels devraient être rigoureusement évalués pour garantir la sécurité des receveurs.
Pour Roth, ces enjeux ne sont pas insurmontables. Il souligne que les systèmes de santé actuels, comme celui des États-Unis, dépensent des milliards en dialyse sans résoudre le problème de fond. Une approche pragmatique, combinant incitations financières et régulation stricte, pourrait transformer radicalement la situation.
« Il est temps de repenser, de manière urgente mais réfléchie, la rémunération des donneurs de reins. La pénurie actuelle coûte des vies et des milliards de dollars. Une réforme audacieuse pourrait sauver des milliers de personnes tout en renforçant notre système de santé. »
Un débat qui dépasse l'économie
Si Alvin Roth apporte une légitimité académique et politique à ce débat, la question des marchés d'organes reste profondément clivante. Les opposants invoquent des arguments éthiques, comme la marchandisation du corps humain ou la crainte d'une dérive vers une médecine à deux vitesses. Pourtant, Roth rappelle que le statu quo actuel, marqué par une pénurie chronique et des milliers de morts évitables, n'est plus tenable.
Pour ses détracteurs, la solution réside plutôt dans l'amélioration des dons altruistes et le renforcement des systèmes de transplantation. Mais Roth rétorque que, malgré les campagnes de sensibilisation, le nombre de donneurs reste insuffisant pour répondre à la demande. Dans ce contexte, la légalisation de la vente de reins pourrait s'imposer comme une alternative pragmatique, à condition d'être strictement encadrée par l'État.
Alors que le Congrès américain n'a pas encore abordé sérieusement cette question, l'appel d'Alvin Roth relance le débat sur la nécessité de repenser notre rapport aux organes et à leur allocation. Une chose est sûre : dans l'état actuel des choses, des vies continuent de se perdre par manque de solutions innovantes.