Jane Schoenbrun signe avec « Teenage Sex and Death at Camp Miasma » une œuvre cinématographique qui défie toute catégorisation. Certaines images, certains plans, semblent échapper au langage, comme si le film ne se contentait pas d’être vu, mais s’imposait comme une expérience sensorielle et psychologique. C’est dans cette atmosphère à la fois envoûtante et dérangeante que Schoenbrun et son équipe invitent le spectateur.
Le film plonge dans un univers où les codes du slasher sont poussés à leur paroxysme : des tueurs sadiques écrasent leurs victimes contre des poteaux de jeu jusqu’à les faire exploser, des corps s’entassent dans un magasin de location de vidéos comme de la laine de verre, et une scène culte voit Gillian Anderson, dans le rôle d’une actrice vieillissante, brandir un cornet de poulet KFC devant une cheminée enflammée. Mais au-delà de l’horreur visuelle, Schoenbrun utilise ce décor pour disséquer les travers de l’industrie cinématographique, notamment sa relation hypocrite avec les récits progressistes, qu’elle n’embrasse que lorsqu’ils servent ses intérêts commerciaux.
Avec ce nouveau projet, Schoenbrun confirme son statut de créateur de portails – pour reprendre les mots d’un personnage du film. Comme dans I Saw the TV Glow ou We’re All Going to the World’s Fair, l’artiste explore des mondes numériques ou fictionnels qui offrent à leurs protagonistes un refuge, une échappatoire à un monde réel souvent hostile. Ces espaces virtuels ou imaginaires deviennent des sanctuaires où l’on peut enfin être vu, compris, sans craindre le rejet. Pourtant, « Camp Miasma » interroge aussi la dualité de ces univers : si leur nécessité est tragique, leur beauté n’en est pas moins réelle. Que deviennent ces espaces lorsque l’on se sent enfin à l’aise dans son corps ? La résurrection exige-t-elle toujours une forme de mort préalable ? Existe-t-il un moment dans la vie où il est trop tard pour se transformer ?
Le film parvient à intégrer ces questionnements profonds tout en y mêlant des éléments de genre suffisamment accrocheurs pour rendre l’ensemble à la fois accessible et stimulant. Dès son ouverture, le film impose un rythme effréné. Kris (Hannah Einbinder), une jeune réalisatrice en ascension, est engagée pour réaliser un remake de la saga Camp Miasma, un slasher culte devenu une franchise surexploitée. Comme elle le souligne avec ironie, son embauche tue deux oiseaux d’une pierre : Hollywood, toujours avide de recycler des propriétés intellectuelles, peut ainsi se targuer d’avoir confié le projet à une réalisatrice LGBTQ+, tout en évitant les critiques sur la révision d’une franchise notoirement transphobe.
Alors que la chanson Nightswimming d’Okay Kaya accompagne le générique d’ouverture, le film retrace l’histoire de Camp Miasma à travers des archives : des articles de journaux, des produits dérivés, des dessins de magazines se moquant de la saga. Cette plongée dans l’évolution du film, d’un succès culte à une production industrialisée, illustre comment Hollywood réduit les récits à leur plus simple expression commerciale. Kris, déterminée à donner une place à Billy Presley (Gillian Anderson), l’actrice qui incarnait la dernière survivante du premier Camp Miasma, organise une rencontre avec elle. Celle-ci a désormais élu domicile dans les ruines du camp où furent tournés les films originaux. Leur échange, d’abord maladroit, révèle rapidement une connexion plus profonde que le simple intérêt professionnel. Le film laisse planer le mystère sur ce qui les unit, tout en posant les bases d’une réflexion sur la mémoire, l’identité et la rédemption.