Jack Holden et Ed Stambollouian offrent une vision très britannique d’un criminel typiquement américain dans leur pièce Kenrex, qui a fait ses débuts dimanche au Lucille Lortel Theatre à New York. Après plusieurs représentations à Londres, ce one-man-show met en lumière l’histoire vraie de Ken Rex McElroy, un individu qui a terrorisé la petite ville de Skidmore, dans le Missouri, avant d’être abattu par ses habitants en 1981. Son meurtre reste à ce jour non résolu.
Holden y incarne une vingtaine de personnages, accompagnés musicalement sur scène par John Patrick Elliott. Si l’accompagnement musical est discret, c’est la performance vocale de Holden qui marque les esprits : son accent country, plus marqué que les guitares d’Elliott, plonge le public dans l’univers rural et brutal de Skidmore. Les habitants de cette bourgade de 400 âmes, dont McElroy, parlent comme s’ils avaient suivi des cours de diction avec Loretta Lynn, originaire du Kentucky. Pour un Britannique, ce parler typique du Midwest américain peut sembler pittoresque, voire charmant. Pour un habitant de l’Iowa comme moi, c’est un peu agaçant sur la durée.
Ce qui frappe, en revanche, c’est la représentation authentique d’une Amérique sans loi. Dans cette histoire, la justice n’a pas protégé les citoyens de McElroy : ce sont eux qui ont pris les choses en main. Une vengeance qui rappelle l’esprit de l’Ouest sauvage. À New York, dans le monde civilisé, Kenrex évoque les grands one-man-shows des années 1970, comme The Belle of Amherst avec Julie Harris ou Tru avec Robert Morse. À l’époque, ces spectacles duraient plus de deux heures, avec entracte. Aujourd’hui, 90 minutes suffisent pour captiver le public.
Contrairement à Harris et Morse, qui n’incarnaient qu’un seul personnage et restaient statiques, Holden doit non seulement jouer des dizaines de rôles, mais aussi manipuler des éléments scéniques : une porte aux couleurs changeantes, un escalier mobile et plusieurs microphones debout (conception des décors par Anisha Fields). Sous la direction flamboyante de Stambollouian, le spectacle est une véritable performance physique et vocale. Les éclairages de Joshua Pharo ajoutent une touche macabre en illuminant certaines scènes de violence à travers des nuages de glace sèche.
La performance de Holden est tout simplement époustouflante. Entre les changements de voix, les déplacements et la gestion de l’espace scénique, il maintient une énergie constante jusqu’à la fin. Un défi comparable à celui relevé par Andrew Scott dans Vanya ou Sarah Snook dans The Picture of Dorian Gray. Si ces spectacles en solo vous ont marqués, Kenrex est fait pour vous. Pour ma part, j’ai trouvé ces expériences théâtrales épuisantes, avec des transitions entre personnages parfois trop artificielles.
Les organisateurs des Olivier Awards à Londres ne partagent pas cet avis : ils ont décerné à Holden le prix du meilleur acteur en 2026, devant des concurrents comme Bryan Cranston dans All My Sons et Sean Hayes dans Good Night, Oscar. Kenrex séduit avant tout par la puissance de l’interprétation de Holden dans le rôle-titre, à la fois forte et terrifiante.