Les marchés de prédiction, ces plateformes où les utilisateurs parient sur l’issue d’événements futurs, sont au cœur d’un conflit juridique opposant le gouvernement fédéral aux États américains. Une question centrale se pose : qui doit réguler ces marchés, assimilés à des outils financiers ou à des jeux d’argent ?
Les États attaquent, le gouvernement fédéral contre-attaque
En avril 2025, le Wisconsin a porté plainte contre Kalshi, l’une des principales plateformes de marchés de prédiction, ainsi que contre d’autres acteurs du secteur. L’État accuse ces plateformes de faciliter des paris sportifs illégaux, une qualification que rejette catégoriquement la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), l’autorité fédérale chargée de réguler les marchés financiers.
Quelques jours après le dépôt de la plainte, la CFTC a contre-attaqué en saisissant la justice. Elle affirme que le Commodity Exchange Act (CEA) lui confère une juridiction exclusive sur ces marchés, les considérant comme des outils financiers plutôt que des jeux de hasard. Cette position est soutenue par des millions d’utilisateurs de ces plateformes, qui voient dans les marchés de prédiction un moyen légitime de spéculer sur des événements futurs.
Le Wisconsin n’est pas le seul État à s’en prendre à ces plateformes. L’Arizona, le Connecticut, l’Illinois, le New Jersey et le Massachusetts ont également engagé des poursuites similaires. En réponse, la CFTC a non seulement contre-attaqué, mais a également déposé des mémoires d’amicus curiae auprès de la Cour d’appel du 9e circuit et de la Cour suprême judiciaire du Massachusetts pour défendre ces marchés.
Un revirement historique de la part du gouvernement fédéral
Ironie de l’histoire : la CFTC elle-même avait tenté, en 2023, de restreindre sévèrement l’activité de Kalshi. L’autorité avait bloqué la plateforme de proposer des contrats sur le parti politique le plus susceptible de contrôler le Congrès, les qualifiant de « paris politiques » contraires à l’intérêt public et assimilables à des jeux illégaux.
Kalshi avait alors porté l’affaire devant les tribunaux. En 2024, le tribunal de district de Columbia lui avait donné raison, estimant que ces contrats ne relevaient ni d’activités illégales ni de jeux d’argent. La Cour d’appel du circuit de Columbia avait confirmé ce jugement. Pourtant, face à la montée en puissance des marchés de prédiction et à la multiplication des poursuites étatiques, la CFTC a changé de position.
Les arguments des États face à la position fédérale
Les États qui attaquent ces plateformes avancent plusieurs arguments. Selon eux, les marchés de prédiction violent les règles de protection des consommateurs, notamment en matière de restrictions d’âge et de taxes. Le Massachusetts, qui a été le premier État à engager des poursuites en 2025, accuse Kalshi de négliger ses obligations légales.
Un mémoire d’amicus curiae signé par 38 États et le district de Columbia soutient que le CEA interdit les contrats liés à des activités illégales, comme la guerre ou les jeux, ou jugées contraires à l’intérêt public par la CFTC. Pourtant, cette interprétation est déjà rejetée par la justice. En 2024, le juge Jia M. Cobb, du tribunal de district de Columbia, avait statué que le CEA « préemptait explicitement » l’application des lois étatiques aux marchés dérivés. Elle avait également précisé que les contrats sur des événements ne constituaient pas des actes de terrorisme, d’assassinat ou de guerre.
La CFTC conserve en effet le pouvoir de rejeter un contrat si celui-ci repose sur une activité criminelle, comme un attentat terroriste. En revanche, elle ne peut pas interdire un contrat sur l’issue d’une élection ou d’un événement géopolitique, sauf si celui-ci est explicitement lié à une infraction pénale.
L’avenir des marchés de prédiction en suspens
Cette bataille juridique pourrait redéfinir le cadre réglementaire des marchés de prédiction aux États-Unis. Alors que certains États les assimilent à des jeux d’argent, les autorités fédérales et une partie de la justice les considèrent comme des marchés financiers légitimes. Les décisions rendues dans les mois à venir pourraient avoir des répercussions majeures sur l’industrie, qui compte des millions d’utilisateurs et des milliards de dollars de transactions.
Pour l’instant, les plateformes comme Kalshi continuent de fonctionner, tandis que les États et la CFTC s’affrontent devant les tribunaux. Une chose est sûre : la question de la régulation des marchés de prédiction ne sera pas résolue rapidement.