L'IA, un bouc émissaire commode pour les dirigeants

À mesure que l'intelligence artificielle (IA) gagne en sophistication, les dirigeants l'utilisent de plus en plus pour justifier des décisions impopulaires, notamment les licenciements. Pourtant, cette stratégie révèle souvent des failles dans la gestion ou des pressions extérieures. Les salariés, eux, ne sont pas dupes : ils perçoivent cette manipulation, ce qui fragilise la confiance et menace la culture d'entreprise.

Des licenciements présentés comme des « réinventions pilotées par l'IA »

Selon Lily Zheng, auteure, conférencière et stratège, les dirigeants attribuent à l'IA des décisions qui découlent en réalité d'erreurs passées, de pressions des investisseurs ou de préférences managériales. Les entreprises ayant massivement recruté pendant la pandémie procèdent désormais à des ajustements discrets. Elles présentent ces réductions d'effectifs comme des « réinventions audacieuses grâce à l'IA », plutôt que d'assumer leurs erreurs de stratégie.

Le discours officiel met en avant des « gains de productivité grâce à l'IA », une formulation plus sophistiquée que l'aveu : « Nous avons embauché trop de monde sur la base d'hypothèses erronées. » Les salariés, eux, vivent la réalité au quotidien. Comme le souligne Zheng :

« Ils savent pertinemment que le discours optimiste de leur entreprise sur l'IA et la productivité ne reflète en rien la réalité. »

Un impact profond sur la confiance et la culture d'entreprise

Lorsque les dirigeants affirment que les licenciements sont dus à l'efficacité de l'IA, les employés y voient une tentative de manipulation, voire du cynisme. Les conséquences émotionnelles sont réelles : érosion de la confiance, baisse du moral et impact visible sur l'engagement, la productivité et la rétention des talents.

Le coût culturel de la formule « L'IA m'a forcé à le faire » est lourd. En rejetant la responsabilité sur « l'algorithme », les dirigeants évitent de rendre des comptes sur les licenciements, l'augmentation des charges de travail et les carrières bloquées. Les recherches émergentes confirment que, si peu d'organisations ont réellement supprimé des postes parce que l'IA les remplace, beaucoup utilisent ce prétexte pour masquer des réductions d'effectifs ou des restructurations plus larges.

Un parallèle avec l'échec des modèles hybrides

Zheng établit un parallèle frappant avec le rejet du travail hybride. Des études montrent que des modèles hybrides bien conçus peuvent maintenir une productivité équivalente tout en réduisant significativement l'attrition – jusqu'à un tiers de départs en moins, notamment pour les femmes, les aidants familiaux et les employés ayant de longs trajets. Pourtant, de nombreux dirigeants sont revenus à des modèles rigides de retour au bureau, parfois en renforçant la surveillance numérique, ce qui réduit en réalité la productivité.

Les employés détournent alors leur énergie pour contourner le système plutôt que de se concentrer sur un travail significatif. Zheng alerte : le même schéma se répète avec l'IA. Au lieu de repenser les pratiques managériales, les métriques et la culture pour intégrer l'IA de manière responsable, les dirigeants l'utilisent pour maintenir des méthodes inefficaces.

Pourquoi cette stratégie est contre-productive

Les salariés perçoivent clairement que les discours sur l'IA masquent des réalités moins avouables. Cette perception nuit particulièrement à ceux qui dépendent de processus transparents et équitables pour accéder aux opportunités. Comme le souligne Zheng :

« Le message envoyé aux employés est clair : la direction racontera whatever histoire lui convient, indépendamment des données. »

Cette approche a des conséquences désastreuses. Elle sape la crédibilité des dirigeants, fragilise la culture d'entreprise et compromet les performances à long terme. Plutôt que de blâmer l'IA, les organisations devraient assumer leurs responsabilités et repenser leur gestion pour tirer pleinement parti des opportunités offertes par cette technologie.

Que faire à la place ?

Pour éviter les pièges de cette rhétorique trompeuse, les dirigeants pourraient :

  • Assumer leurs décisions : Reconnaître les erreurs de gestion ou les pressions financières plutôt que de les masquer derrière l'IA.
  • Repenser la gestion : Adapter les pratiques managériales et les métriques pour intégrer l'IA de manière responsable.
  • Favoriser la transparence : Communiquer clairement sur les critères et les processus pour restaurer la confiance.
  • Éviter les solutions superficielles : Ne pas se contenter de remplacer des postes par des outils automatisés sans réflexion stratégique.