Le fleuve Amazone à un niveau historiquement bas en Colombie, en octobre 2024. Des membres de la communauté autochtone Yagua transportent de l’eau et des marchandises. | Luis Acosta/AFP via Getty Images

Un phénomène océanique aux répercussions mondiales

L’océan Pacifique, vaste chaudière climatique, joue un rôle clé dans la régulation des tempêtes, des courants marins et des régimes de précipitations à l’échelle planétaire. Les scientifiques surveillent actuellement son évolution avec une attention particulière : les indicateurs suggèrent qu’un El Niño intense est en train de se former. Ce phénomène, phase chaude d’un cycle océan-atmosphère, pourrait amplifier et redistribuer ces impacts météorologiques.

Dans un contexte de réchauffement climatique déjà avancé, un El Niño puissant au cours des 12 à 18 prochains mois pourrait faire franchir à la planète le seuil symbolique de 1,5°C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle. Ce seuil, considéré comme un point de non-retour par les scientifiques et les accords internationaux, marque le début de changements climatiques potentiellement irréversibles.

Des conséquences en cascade

Une étude récente révèle que les épisodes intenses d’El Niño peuvent déclencher des « basculements de régime climatique », c’est-à-dire des modifications brutales et durables des schémas de chaleur, de pluie et de sécheresse. Ces changements affectent non seulement les écosystèmes, mais aussi les sociétés humaines, avec des répercussions en cascade.

El Niño agit comme une soupape naturelle de libération de la chaleur océanique. Ce processus commence par des variations périodiques des courants marins et des vents dans le Pacifique. Ces mouvements provoquent une migration massive de chaleur tropicale depuis la « piscine d’eau chaude du Pacifique occidental » – une zone située entre l’Australie et l’Indonésie – vers l’est, en direction du Japon. Cette région, la plus chaude de la planète, s’étend sur une superficie quatre fois supérieure à celle des États-Unis contigus.

Lorsque cette chaleur se répand à travers le Pacifique équatorial, elle se libère dans l’atmosphère par vagues successives. Ces impulsions perturbent les courants-jets, élèvent les températures mondiales, blanchissent les récifs coralliens et perturbent les écosystèmes marins. Sur les continents, les effets se traduisent par des pluies diluviennes et des inondations dans certaines zones, tandis que d’autres subissent des vagues de chaleur extrême, des sécheresses prolongées et des incendies dévastateurs.

Un seuil déjà fragilisé

En 2015, la chaleur issue du Pacifique tropical a contribué à faire dépasser pour la première fois la barre des 1°C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle. En 2024, la Terre a connu l’année la plus chaude jamais enregistrée, en partie grâce à l’influence d’un El Niño. Selon le climatologue James Hansen, même un El Niño modéré au cours des prochains mois pourrait pousser la température moyenne mondiale à environ 1,7°C au-dessus des niveaux préindustriels.

Hansen estime que le monde aura peu de chances de redescendre durablement sous le seuil de 1,5°C après la dissipation d’El Niño. Passer ce cap ne signifie pas une chute brutale, mais plutôt l’érosion progressive de systèmes climatiques stables, comme les forêts, les régimes de pluie ou les températures, qui ont soutenu les écosystèmes et les sociétés humaines pendant des millénaires.

Même en restant sous la barre des 1,5°C, certaines régions subissent déjà des bouleversements : les réservoirs californiens ne se remplissent plus certains années, tandis que d’autres années, ils débordent sous l’effet de pluies extrêmes. Les récifs coralliens, de l’Australie aux Caraïbes, blanchissent massivement, signe d’un stress thermique croissant.

Un avertissement pour l’humanité

Les experts soulignent que ces phénomènes naturels, autrefois prévisibles, sont désormais amplifiés par le changement climatique d’origine humaine. Leur combinaison risque d’accélérer la dégradation des conditions de vie sur Terre, rendant encore plus urgente la réduction des émissions de gaz à effet de serre.

« Passer le seuil de 1,5°C n’est pas une ligne droite, mais une pente glissante. Chaque dixième de degré compte. »

Face à cette menace, les scientifiques appellent à une action climatique immédiate et coordonnée pour limiter les dégâts et préparer les sociétés aux transformations inévitables.

Source : Vox