Les émetteurs de stablecoins ont longtemps milité à Washington pour obtenir des règles claires. Aujourd’hui, ces mêmes règles risquent de devenir leur principal frein à l’entrée sur le marché. La loi GENIUS a enfin accordé aux tokens adossés au dollar un cadre légal aux États-Unis, une première depuis l’émergence des stablecoins comme acteur majeur du marché crypto.
Ce texte a défini les stablecoins de paiement, fixé des exigences en matière de réserves, instauré un cadre fédéral pour les émetteurs et sorti le secteur de la zone grise qui a caractérisé ses débuts. Une victoire indéniable pour une industrie habituée aux risques de répression, aux licences étatiques, aux structures offshore et à des années d’incertitude politique.
Mais une fois la loi adoptée par le Congrès, le vrai défi a commencé : les agences fédérales, dont le Trésor, l’OCC (Office of the Comptroller of the Currency) et la FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation), transforment désormais la loi GENIUS en un manuel opérationnel. Ce manuel déterminera si l’émission de stablecoins reste ancrée dans ses racines crypto ou si elle évolue vers un modèle d’infrastructure financière, réservé aux acteurs capables de supporter les coûts de conformité, les budgets juridiques, les relations bancaires et l’expérience de supervision requise par un cadre fédéral strict.
Les enjeux sont multiples : pause de 60 jours réclamée par les lobbies bancaires, débats sur les récompenses liées aux stablecoins, et conséquences plus larges de la facilitation de l’usage des dollars numériques par le Congrès. La dernière révélation concernant la loi GENIUS révèle une tendance inquiétante : son application pourrait imposer des infrastructures bancaires comme condition sine qua non pour opérer.
Washington s’apprête ainsi à transformer les dollars numériques en une activité strictement supervisée. Le rôle du Trésor américain est particulièrement crucial, car il se concentre sur les risques que Washington craint le plus : le financement illicite. Sa proposition de règle, publiée en avril, vise à mettre en œuvre les exigences de lutte contre le blanchiment d’argent (AML) et de conformité aux sanctions prévues par la loi GENIUS, tout en créant un régime adapté aux stablecoins de paiement.
Un émetteur sérieux devra mettre en place des systèmes de gestion des risques clients, des outils de filtrage des sanctions, une surveillance des activités suspectes, des procédures de reporting, des équipes formées, des contrôles fournisseurs, des pistes d’audit et une responsabilité au niveau du conseil d’administration. Le token pourra toujours fonctionner sur une blockchain, mais l’entreprise derrière lui ressemblera de plus en plus à une institution financière régulée.
L’OCC (Office of the Comptroller of the Currency) est en train de définir la voie fédérale pour les émetteurs sous sa juridiction. Sa proposition couvre les émetteurs de stablecoins de paiement autorisés, les émetteurs étrangers de stablecoins de paiement, ainsi que certaines activités de conservation au sein d’entités supervisées par l’OCC. Cela positionne l’OCC comme un acteur central pour les entreprises crypto envisageant une charte nationale de confiance, une autorité de conservation et le statut associé à une supervision fédérale.
De son côté, la FDIC travaille sur la dimension bancaire du projet. Sa proposition d’avril porte sur les émetteurs de stablecoins de paiement autorisés supervisés par la FDIC, ainsi que sur les institutions de dépôt assurées, incluant les exigences en matière de réserves, de rachat, de capital, de liquidité, de conservation et de gestion des risques. La FDIC a également indiqué que la loi GENIUS entrera en vigueur le 18 janvier 2027, ou 120 jours après la publication des règles finales, si cette date est antérieure.
Ensemble, ces propositions éloignent l’émission de stablecoins d’un modèle de lancement de token pour le rapprocher d’une activité de paiement supervisée. La question centrale devient alors : un émetteur sera-t-il capable de gérer à grande échelle les réserves, les rachats, la conservation, les rapports, la conformité, la gouvernance, les risques fournisseurs et les relations avec les régulateurs ? C’est là que l’avantage se réduit drastiquement. Les grandes banques disposent déjà d’historiques d’examen, d’opérations de trésorerie, de comités de risque et d’équipes dédiées à la conservation, ce qui leur donne un avantage certain dans ce nouveau paysage réglementaire.