Il fut un temps, vers la fin de mes études universitaires, où j’étais convaincu de tout savoir sur ce qu’était un vrai roman et sur sa finalité. D’après les livres que j’avais lus et les critiques que j’avais dévorées, un roman parlait invariablement d’un homme dans un mariage malheureux. Parfois anglais, parfois professeur d’université, parfois cadre en entreprise, mais toujours prisonnier d’une même trame : l’échec des relations humaines. Certains de ces ouvrages, que j’avais appréciés et admirés, résistent encore à l’épreuve du temps. Je suis sans doute injuste envers des auteurs comme Saul Bellow, dont l’œuvre explore moins les faits que les émotions et le sens de l’existence d’un homme dans un mariage brisé. Pourtant, même lorsque je comprenais cette ambition littéraire, quelque chose me semblait étouffant.

Ce n’était pas seulement parce que je n’avais pas encore vécu ces expériences décrites avec tant de détails ou de rage. Non, le problème était plus profond : l’idée que le roman ne pouvait être que cela — une répétition de drames conjugaux, se déroulant dans des décors que je reconnaissais trop bien — me semblait réductrice. Comme si la littérature se limitait à ces mêmes pièces, ces mêmes couloirs, ces mêmes dialogues attendus.

Pourtant, je n’ai pas abandonné l’ambition d’écrire le grand roman américain. Pas tout de suite. Ce n’est qu’après près de dix ans hors des bancs de l’université que j’ai finalement renoncé à cette quête, passant d’une crise identitaire à un soulagement inattendu. Mais aujourd’hui, je comprends pourquoi certains livres m’ont tant marqué : ceux qui ont percé les murs de ces conventions, ceux qui ont refusé de jouer le jeu des attentes. J’avais passé tant de temps à disséquer les détails de ces pièces, leurs finitions, leurs agencements ingénieux, que je n’avais pas réalisé à quel point l’air y était étouffant, à quel point ces espaces étaient devenus étroits.

Source : Defector