Le mot « abordabilité » est sur toutes les lèvres, brandi par les politiciens et les experts comme une solution miracle. Pourtant, ce concept, aussi répandu qu'une nouvelle tendance TikTok, ne reflète pas l'essence du malaise actuel. Ce qui caractérise notre époque, c'est l'insécurité, bien plus que le simple coût de la vie.
Les difficultés financières ne sont pas nouvelles pour la majorité des Américains. Ce qui a changé, c'est l'imprévisibilité qui accompagne désormais les moyens de subsistance les plus ordinaires. Les arrestations arbitraires par l'ICE sur les lieux de travail, dans les écoles ou les hôpitaux, les licenciements massifs de fonctionnaires essentiels sous l'administration Trump, ou encore la menace de l'IA rendant nos emplois obsolètes : autant de facteurs qui transforment notre quotidien en terrain instable. Plutôt que de marcher sur une terre ferme, nous évoluons désormais sur un sol tremblant, où chaque pas est incertain.
Si l'abordabilité permet de reformuler les inégalités de revenus en termes de prix et de coût de la vie, elle évite soigneusement d'aborder les forces structurelles qui bloquent toute mobilité sociale. Elle donne l'illusion d'une solution simple, tout en masquant l'étendue de l'instabilité sociale des dernières années. Appelons cela les « facteurs économiques-plus ».
L'industrie de l'insécurité : un business lucratif
Une grande partie de cette insécurité est fabriquée de toutes pièces par les marchands de doute, les acteurs d'un véritable « complexe de l'insécurité ». Ce système, en partie inspiré par la stratégie de « vitesse de muzzle » de Steve Bannon – un ancien conseiller de Trump –, repose sur une avalanche d'événements et de scandales conçus pour submerger les médias et maintenir la population dans un état de tension permanente. Bannon lui-même l'a décrit comme une machine à produire « trois actualités par jour, dont une sera reprise ». Une fois relayées, ces informations sont exploitées de manière prédatrice, que ce soit pour des gains financiers ou politiques.
Cette insécurité s'inscrit aussi dans le sillage d'une décennie de « disruption » menée par la Silicon Valley. Les géants technologiques ont démantelé ou absorbé tant d'institutions familières que des activités aussi banales que faire ses courses deviennent une source d'angoisse. Avec l'émergence de concepts comme les prix dynamiques en magasin, budgétiser un café ou des œufs relève désormais du pari. À plus grande échelle, les plateformes de paris prédictifs, qui monétisent l'imprévisibilité des actualités générées par la Maison-Blanche, en tirent profit. Ces marchés permettent aux initiés du gouvernement et aux forces corporatives de tirer parti de nos sentiments d'instabilité à grande échelle.
Parmi les figures de ce complexe, les milliardaires Luana Lopes Lara et Tarek Mansour, cofondateurs de la plateforme Kalshi, illustrent cette tendance. Selon Forbes, leur fortune repose sur la transformation de l'actualité en une série de paris binaires. Natasha Schull, anthropologue à l'Université de New York, qualifie leur modèle de « réduction de tout à un ensemble de choix binaires et de résultats pariables », offrant une fausse impression de contrôle.
Les politiques nationalistes, complices de l'instabilité
Le complexe de l'insécurité inclut également les politiciens nationalistes qui attisent les tensions et orchestrent des licenciements massifs. Leur rhétorique, couplée à des politiques erratiques, alimente un climat de peur permanent. Ces stratégies, qu'elles soient économiques, technologiques ou politiques, ne sont pas le fruit du hasard : elles sont conçues pour maintenir la population dans un état de vulnérabilité, propice à l'exploitation.
Face à cette réalité, il devient urgent de repenser notre approche. Plutôt que de se contenter de discours simplistes sur l'abordabilité, il faut affronter les racines de l'instabilité et résister aux mécanismes qui en tirent profit. Car dans cette ère d'incertitude, une chose est sûre : l'industrie de l'insécurité ne compte pas s'arrêter de sitôt.