L’adage juridique selon lequel « les mauvais faits font mauvais droit » s’applique souvent lorsque les tribunaux s’éloignent de principes légaux neutres, sous l’influence de parties ou d’avocats persuasifs. Pourtant, si les juges restent fidèles à ces principes, des affaires aux circonstances extrêmes peuvent, à l’inverse, forger un droit plus solide.
L’affaire Near contre Minnesota, jugée en 1931 par la Cour suprême des États-Unis, illustre parfaitement cette dynamique. Jay Near, figure controversée de la liberté de la presse, incarne ce paradoxe : ses méthodes journalistiques, souvent borderline, ont paradoxalement conduit à un renforcement historique de la protection du Premier Amendement.
Un journalisme aux limites de la légalité
En 1916, Jay Near arrive à Minneapolis et collabore avec le Twin City Reporter, un journal dirigé par Howard Guilford. Ce dernier est connu pour ses titres sensationnalistes, parfois teintés de racisme, comme « Trafic d’esclaves blancs : un homme local ruine des femmes et vit de leurs gains », ou l’usage de termes péjoratifs comme « youpins » et « négros ».
Le journal, qui monnayait ses articles contre des pots-de-vin versés par des responsables locaux pour discréditer leurs rivaux, frôlait souvent l’illégalité. Comme l’écrivait plus tard le journaliste Fred Friendly dans Minnesota Rag (1981),
« Guilford et Near pratiquaient un journalisme qui flirtait avec la légalité, et dépassait souvent les limites de la décence. »
Après leur départ, le Twin City Reporter tombe aux mains d’un syndicat du crime lié à la police locale. Near et Guilford lancent alors The Saturday Press, un nouveau journal destiné à dénoncer la corruption de leur ancien employeur. Dès sa première édition, publiée le 24 septembre 1927, le titre suscite l’hostilité du chef de la police, Frank Brunskill, qui tente d’en bloquer la distribution.
Menaces, violences et un procès historique
Dès sa sortie, The Saturday Press publie un éditorial cinglant, accusant l’ancien propriétaire du Twin City Reporter de « manquer de courage moral » et de tirer profit de maisons de jeu protégées par le prestige social de son journal. Dans un article, Near révèle avoir reçu des menaces de mort :
« Si nous persistons à exposer les conditions telles qu’elles sont dans cette ville, nous serons « descendus ». »
Ces prédictions se concrétisent rapidement. Deux jours après la parution, deux hommes tirent quatre balles sur la voiture de Guilford, le blessant grièvement. Le numéro suivant du journal titre en une : « Les agresseurs de Guilford inculpés par un grand jury », tout en interrogeant :
« Et ceux qui LES ONT ENGAGÉS POUR TUER ? »
Malgré ces violences et les poursuites judiciaires intentées contre eux, Near et Guilford persistent. Leur combat aboutira à un arrêt historique de la Cour suprême, qui consacrera en 1931 la protection constitutionnelle de la liberté de la presse, même pour des médias aux méthodes discutables.
Un précédent juridique majeur
L’affaire Near contre Minnesota a établi un principe fondamental : le Premier Amendement protège la liberté d’expression, même lorsque celle-ci est exercée par des acteurs controversés. La Cour a jugé que la censure préalable (gag law) imposée par l’État du Minnesota était anticonstitutionnelle, car elle permettait de faire taire des médias simplement parce leurs contenus déplaisaient aux autorités.
Cette décision a renforcé la protection des journalistes et des lanceurs d’alerte, tout en rappelant que la liberté de la presse ne se limite pas aux médias « respectables ». Elle a aussi ouvert la voie à des affaires ultérieures protégeant le droit à l’information, malgré des méthodes ou des intentions discutables.
Jay Near, souvent présenté comme un anti-héros de la liberté d’expression, a ainsi contribué à façonner un droit plus robuste, prouvant que les « mauvais faits » peuvent parfois faire « bon droit ».