La Cour suprême des États-Unis a entendu, hier, les arguments oraux dans l’affaire Monsanto Co. v. Durnell, un litige opposant le géant pharmaceutique Bayer à un plaignant ayant subi des dommages présumés liés au Roundup, un herbicide controversé. Bien que cette affaire ne suscite pas un vif intérêt parmi les spécialistes du droit constitutionnel, elle revêt une importance majeure pour le monde des affaires.
Le plaignant a poursuivi Monsanto pour les préjudices causés par le Roundup, un produit dont les effets sur la santé font débat. Le jury a accordé 1,25 million de dollars de dommages et intérêts pour défaut d’avertissement sur les risques potentiels. Bayer, de son côté, conteste cette décision en invoquant la préemption fédérale : selon l’entreprise, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) n’a pas exigé ces avertissements supplémentaires, rendant les revendications étatiques irrecevables.
Un débat sur la préemption fédérale
Avant l’audience, l’issue de l’affaire semblait incertaine. La préemption fédérale, qui permet à une loi fédérale d’annuler une loi étatique, est un sujet clivant au sein de la Cour suprême, où les juges conservateurs ne partagent pas une vision unifiée. Le juge Thomas, connu pour son attachement au fédéralisme, a souvent exprimé des réserves sur la préemption fédérale, comme en témoigne son récent avis dans l’affaire *Hencely*.
Les observateurs s’attendaient à ce que le juge Gorsuch adopte une position similaire, tandis que le juge Kavanaugh, le président Roberts et le juge Alito pourraient pencher en faveur d’une préemption large, afin de protéger des entreprises comme Monsanto. La position de la juge Barrett restait plus difficile à anticiper. Quant à la juge Kagan, elle aurait pu soutenir une préemption étendue pour garantir l’uniformité des règles, mais cette hypothèse semblait peu probable.
Après avoir écouté les arguments oraux, les prédictions initiales se confirment : les juges semblent alignés sur les positions attendues. Malgré les efforts de l’avocat de Monsanto, Paul Clement, il est peu probable que l’entreprise obtienne cinq voix en sa faveur. Les questions posées à Ashley Keller, l’avocate du plaignant, ont été rares, voire inexistantes lors des dernières minutes de l’audience. Une tendance souvent associée à une issue défavorable pour la partie interrogée.
L’impact de l’arrêt *Loper Bright* sur la préemption
Un point clé de l’audience a porté sur la décision récente de la Cour suprême dans l’affaire *Loper Bright*, qui remet en cause le principe de déférence accordée aux agences fédérales dans l’interprétation des lois. Traditionnellement, les agences bénéficiaient d’une large marge d’appréciation pour interpréter des textes législatifs ambigus, selon le principe établi par l’arrêt *Chevron*. Mais avec *Loper Bright*, cette déférence est remise en question.
Dans ce contexte, une question centrale émerge : qui doit interpréter une loi fédérale en cas de conflit avec une loi étatique ? L’agence, qui a rédigé la réglementation, ou le tribunal, qui statue sur le litige ? *Loper Bright* semble indiquer que ce sont les tribunaux, et non les agences, qui doivent trancher les questions juridiques. Mais cette interprétation laisse planer un doute : quel rôle les tribunaux étatiques peuvent-ils jouer dans l’évaluation de la préemption fédérale ?
Cette affaire soulève des enjeux majeurs pour les entreprises, qui pourraient voir leurs responsabilités allégées si les réglementations fédérales priment systématiquement sur les lois locales. Pour l’instant, l’issue reste incertaine, mais les débats à la Cour suprême ont mis en lumière les tensions persistantes entre fédéralisme et protection des droits des citoyens.