Les discussions sur le « looksmaxxing » sur LinkedIn ne sont plus une exception. Ce terme, né dans les années 2010 sur des forums incels, désigne des méthodes extrêmes visant à optimiser son apparence physique, comme la chirurgie de la mâchoire. Derrière cette pratique se cache une culture de l’optimisation permanente, souvent associée à la « manosphère » : un écosystème en ligne prônant des stéréotypes de masculinité dépassés, une misogynie assumée et un rejet du féminisme.
L’influence de ce mouvement s’étend désormais au-delà des réseaux sociaux. Netflix a récemment diffusé un documentaire mettant en lumière plusieurs de ses figures, tandis que des médias comme NBC News ou le Wall Street Journal en parlent régulièrement. Mais son lexique commence aussi à infiltrer les espaces professionnels.
« J’ai déjà entendu certains employés utiliser un langage typique de la manosphère », confie Liam, un responsable des ressources humaines ayant requis l’anonymat. « Ça m’a interpellé, mais je n’ai encore constaté aucun problème concret. » Parmi les termes relevés : « alphas », « betas », « chads » ou « stacys ». Ces mots, autrefois cantonnés à des cercles marginaux, s’ancrent désormais dans le langage courant.
Comment la manosphère gagne du terrain
Pour comprendre comment ces subcultures en ligne contaminent le quotidien, nous avons interrogé Whitney Phillips, professeure associée en éthique médiatique à l’Université de l’Oregon. Selon elle, le terme « manosphère » est devenu si vague qu’il englobe désormais des personnalités aussi diverses qu’Andrew Tate, des figures liées à l’UFC ou même la culture du « hustle ». « Plus la couverture médiatique s’élargit, plus le label s’étire, absorbant des idées et des publics qui n’étaient pas initialement liés », explique-t-elle.
Cette dilution du concept crée une sorte de front unifié, auquel adhèrent ceux qui y sont associés. Phillips cite l’exemple de Mark Zuckerberg, qui, lors d’un passage sur le podcast de Joe Rogan, a évoqué le besoin de « ramener la masculinité » au travail. Une rhétorique qui rejoint l’idée selon laquelle le leadership exige des traits traditionnellement masculins, comme la domination, ou que la culture d’entreprise serait « neutralisée » par les initiatives de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI).
Un phénomène difficile à cerner
L’amalgame croissant autour de la manosphère rend son identification plus complexe. « Beaucoup de gens se retrouvent étiquetés sous cette bannière sans y appartenir pleinement », souligne Phillips. Pourtant, même indirectement, ces discours contribuent à normaliser des stéréotypes toxiques dans les milieux professionnels.
Face à cette infiltration progressive, les entreprises doivent-elles s’en alarmer ? Pour l’instant, les cas concrets restent rares, mais le simple fait que ces termes circulent dans les échanges quotidiens pose question. Faut-il y voir une tendance passagère ou le signe d’un changement plus profond dans les normes sociales ?