Il y a cinquante ans, les entreprises pouvaient se contenter de cibler des générations entières comme un seul bloc homogène. Cette méthode permettait de mieux comprendre les consommateurs, faute de données plus précises. Mais cette logique tient-elle encore aujourd’hui ?
Dans les années 1960, les spécialistes du marketing cherchaient à toucher la cohorte massive des baby-boomers, entrés dans la vie adulte et dans leurs années de consommation les plus intenses. Ainsi est née l’idée d’une génération unifiée, dont les valeurs et les habitudes d’achat étaient supposées identiques. À l’époque, cette hypothèse était largement valable. Pourtant, le monde a radicalement changé depuis.
Le progrès technologique, autrefois lent et progressif, a accéléré de manière exponentielle. Les outils d’analyse se sont multipliés : segmentation comportementale, profilage psychologique, bases de données CRM, personnalisation extrême et algorithmes. Avec ces avancées, il devient de plus en plus absurde de regrouper des individus nés entre 15 et 25 ans d’écart dans une même catégorie générationnelle. Surtout à l’ère de l’IA, qui transforme nos interactions avec le monde tous les quelques mois.
Une même génération, des expériences radicalement différentes
Prenons l’exemple d’un jeune de la Gen Z, âgé de 15 à 18 ans entre 2020 et 2022. Cette période charnière, où l’on construit son identité, ses premières relations et son indépendance, a été bouleversée par la pandémie de COVID-19. Son rapport au monde, marqué par la frustration ou la colère, diffère radicalement de celui de son petit frère ou sœur, encore en primaire, pour qui le confinement a pu représenter une période rassurante passée en famille.
Ces deux profils, bien que partageant la même étiquette générationnelle, ont des visions du monde opposées. Et ils en sont parfaitement conscients. Les professionnels du marketing commencent enfin à en prendre acte. De nouveaux termes émergent pour affiner ces distinctions : millennials gériatriques, Xennials, Zillennials, Génération Alpha, Zalphas, Génération Jones, la génération numérique, la génération pandémie… Sans oublier les Covidians, ces jeunes dont l’entrée dans l’âge adulte a été façonnée par des confinements et un manque cruel d’interactions sociales, au moment précis où ils en avaient le plus besoin.
Ces micro-générations reflètent une réalité : la culture, la technologie et les tendances évoluent si vite que les individus ne peuvent plus être regroupés dans des cases décennales. Leur vécu, trop spécifique, mérite une analyse plus fine.
Quelques années, des destins opposés
Pour mieux comprendre les consommateurs, il faut examiner leur parcours de vie : les facteurs culturels, sociaux et économiques qui les ont influencés. Les millennials en sont un parfait exemple. Certains ont intégré le marché du travail avant la crise financière de 2008, tandis que d’autres l’ont fait après. Les premiers ont pu bénéficier d’une dynamique économique favorable, tandis que les seconds ont souvent dû faire face à des difficultés accrues, parfois contraints de vivre chez leurs parents jusqu’à 30 ans.
Attribuer ces différences de parcours à une simple question de date de naissance relève, selon le professeur de Harvard Louis Menand, d’une approche « astrologique ». Dans un article, il explique :
« Vous attribuez à une date de naissance ce qui relève en réalité de conditions changeantes. »
Cette fragmentation des générations n’est pas un hasard. Elle reflète une société en mutation constante, où chaque tranche d’âge subit des influences uniques. Les marques qui souhaitent rester pertinentes doivent désormais adapter leur stratégie à ces micro-réalités, bien plus qu’à des cases générationnelles trop larges.