La Cour suprême des États-Unis a rendu une nouvelle décision limitant encore le Voting Rights Act, un texte fondateur des droits civiques. Alors que des législateurs en Alabama et en Louisiane envisagent déjà de redessiner les circonscriptions pour réduire le nombre de représentants noirs au Congrès et dans les assemblées locales, l’analyse de Kimberlé Crenshaw, professeure de droit à UCLA et Columbia, s’impose comme un éclairage essentiel.

Cette décision s’inscrit dans une tendance plus large de la Cour, accusée par Crenshaw de mener une « approche délibérée et dévastatrice » contre les acquis du mouvement des droits civiques. Le Voting Rights Act, souvent qualifié de « joyau de la couronne » de cette lutte, est le seul texte à se concentrer sur les résultats concrets : la représentation politique des minorités dans les États ayant historiquement discriminé les Afro-Américains.

Une loi sous attaque systématique

« Depuis deux décennies, la jurisprudence de la Cour suprême montre une volonté claire de démanteler les fondations du mouvement des droits civiques », explique Crenshaw. Elle rappelle que le Voting Rights Act a permis, contrairement à d’autres lois, de cibler les pratiques discriminatoires produisant des effets concrets, comme la ségrégation ou la suppression du vote des Noirs.

Pour illustrer son propos, elle compare cette loi à d’autres cadres juridiques luttant contre la ségrégation, comme les restrictions de prêt immobilier ou les clauses restrictives dans l’immobilier. « Ces politiques, même indirectes, produisent des résultats discriminatoires. Le Voting Rights Act faisait de même : il garantissait que les voix des minorités soient entendues. »

Un recul aux conséquences immédiates

Avec cette nouvelle restriction, les États comme l’Alabama ou la Louisiane, déjà connus pour leurs tentatives de limiter le pouvoir politique des Noirs, se préparent à redessiner les circonscriptions électorales. L’objectif ? Réduire encore davantage la représentation des communautés afro-américaines, alors que la Cour suprême leur a donné un feu vert juridique.

Crenshaw souligne l’ironie d’une société américaine où la présence de représentants noirs est désormais perçue comme normale, sans que l’on se souvienne des luttes nécessaires pour y parvenir. « Aujourd’hui, ces États agissent comme s’ils avaient carte blanche pour effacer des décennies de progrès. »

Une menace pour la démocratie

Pour la théoricienne de l’intersectionnalité, cette décision n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à affaiblir les mécanismes de protection contre le racisme structurel. « La Cour suprême ne ment pas seulement sur le racisme en Amérique, elle active des leviers pour le renforcer », conclut-elle.