Sous les cimes de Lassen Peak, en Californie, le sol forestier n’est plus qu’un désert brunâtre. Plus de fougères, plus de buissons, plus de fleurs. Aucune trace de vie animale. Seules des rangées de jeunes arbres replantés à la main percent ce paysage désolé.

C’est ce qu’a découvert le journaliste Nate Halverson, alors qu’il cherchait des champignons dans cette zone sauvage. Il apprendra que cette terre a été aspergée de glyphosate, l’herbicide controversé commercialisé sous le nom de Roundup.

Dans son enquête d’un an, publiée cette semaine dans l’émission Reveal, Halverson révèle que le Service des forêts des États-Unis (US Forest Service) et les entreprises de sylviculture utilisent des quantités record de glyphosate en Californie. L’objectif ? Accélérer la repousse des forêts dévastées par des années de mégafeux.

Une dépendance dangereuse aux herbicides

« Le mariage entre l’industrie chimique et le Service des forêts doit être sérieusement examiné », déclare Craig Thomas, expert en restauration des écosystèmes. « Le Service des forêts est accro aux herbicides et au glyphosate. Il est temps de les envoyer en cure de désintoxication. »

Cette pratique, bien que courante, soulève de vives critiques. Les opposants dénoncent les risques sanitaires et environnementaux liés à l’usage massif de ce produit. Le glyphosate, classé comme « probablement cancérogène » par l’OMS en 2015, reste au cœur de débats scientifiques et juridiques.

Une stratégie de reforestation remise en question

Les défenseurs de cette méthode arguent qu’elle permet de contrôler les espèces invasives et de favoriser la repousse des arbres ciblés. Pourtant, les écologistes soulignent que cette approche détruit la biodiversité et affaiblit la résilience des écosystèmes face aux incendies futurs.

« Les forêts californiennes ne sont pas des plantations industrielles », rappelle Tara Lohan, rédactrice en chef adjointe du média The Revelator. « Elles abritent des milliers d’espèces, dont certaines endémiques. Les asperger de glyphosate revient à tuer le patient pour soigner la maladie. »

Un enjeu national aux conséquences locales

La Californie n’est pas un cas isolé. Dans tout l’Ouest américain, les forêts ravagées par les incendies sont ciblées par des programmes similaires. En 2023, plus de 1,2 million d’acres de terres fédérales ont été traités au glyphosate, selon les données du gouvernement.

Face à l’urgence climatique, la question se pose : faut-il sacrifier la santé des écosystèmes pour accélérer la repousse des arbres ? Les alternatives existent, comme la gestion par brûlage contrôlé ou la replantation naturelle, mais elles peinent à convaincre les acteurs industriels.

« Les forêts ne sont pas des usines à bois. Elles sont le poumon de la planète. Les asperger de glyphosate, c’est comme donner un antidépresseur à un patient en phase terminale : ça masque le problème sans le résoudre. »

Que dit la science ?

Les études sur les effets du glyphosate sur les sols forestiers restent limitées. Cependant, des recherches récentes montrent que son usage prolongé appauvrit les sols, réduit la diversité microbienne et augmente la vulnérabilité des forêts aux maladies.

En Europe, plusieurs pays ont restreint ou interdit l’usage du glyphosate. Aux États-Unis, malgré les pressions, l’Agence de protection de l’environnement (EPA) maintient son autorisation, arguant que les bénéfices outweighent les risques.

L’avenir des forêts californiennes

Alors que les mégafeux deviennent plus fréquents et intenses, la gestion des forêts américaines est plus que jamais sous les projecteurs. Pour les écologistes, la solution passe par un changement radical de paradigme : moins de chimie, plus de patience, et une approche holistique des écosystèmes.

« Nous devons arrêter de voir les forêts comme des ressources à exploiter », plaide Chad Hanson, écologiste et cofondateur de l’ONG John Muir Project. « Elles sont des systèmes vivants, complexes et interconnectés. Les traiter comme des champs de maïs, c’est condamner notre propre avenir. »