Les républicains au Congrès viennent d’adopter une loi pour protéger les majors pétrolières de toute poursuite liée à leur rôle dans la crise climatique. Une nouvelle tentative de ces entreprises pour échapper à leur responsabilité après des décennies de désinformation ayant retardé la transition énergétique.
Pendant ce temps, des millions d’Américains subissent déjà les effets du réchauffement : canicules, incendies, inondations et sécheresses. Pourtant, ces mêmes entreprises savaient depuis des décennies que leurs activités provoqueraient des catastrophes « globalement dévastatrices », avec des risques accrus de tempêtes, de sécheresses et de décès liés à la chaleur extrême.
Dans son dernier roman, Vigil, George Saunders aborde ces questions à travers l’histoire de K.J. Boone, un dirigeant pétrolier en phase terminale, confronté à Jill, une entité chargée de guider les âmes vers l’au-delà. Un scénario surnaturel, mais qui soulève une interrogation cruciale : comment concilier justice et compassion face à des crimes climatiques d’une telle ampleur ?
Cette problématique diffère de celles abordées par Saunders dans ses précédents travaux, où il militait pour que les entreprises fossiles assument leurs responsabilités. Lors d’un entretien avec Aaron Regunberg, l’auteur a évoqué cette tension, l’importance de l’empathie dans l’engagement militant, le rôle de l’art dans les luttes sociales et la notion de réconfort dans un monde déjà condamné à subir les effets irréversibles du changement climatique.
Un roman qui divise, mais qui marque
Aaron Regunberg : Vigil plonge le lecteur dans l’esprit d’un dirigeant pétrolier climato-sceptique en fin de vie. Qu’attendez-vous de ce livre auprès du public ?
George Saunders : Au début, je me disais : « À 67 ans, quel est le sujet le plus urgent dans l’univers ? Le changement climatique. » Mais j’ai réalisé que, même si le climat est présent dans le livre, il n’en est pas le cœur. L’objectif était plutôt de réveiller un peu les lecteurs, de les rendre plus attentifs au monde qui les entoure et peut-être plus attachés à lui.
Depuis sa publication, je vois que ce roman dérange. Certains l’adorent, d’autres le détestent. C’est une première pour moi. Un accomplissement, à ce stade de ma carrière, que de proposer quelque chose de nouveau, même si cela agace.
La fin controversée de Vigil
A.R. : J’ai adoré ce livre, mais sa fin m’a profondément troublé.
G.S. : Beaucoup de lecteurs ont réagi de la même manière : soit ils ont trouvé la fin magnifique, soit ils l’ont détestée. Qu’est-ce qui vous a dérangé ?
A.R. : Nous vivons dans un monde où l’impunité des élites a corrodé toute notion de justice. Voir K.J. Boone, un homme qui a passé sa vie à nier les faits scientifiques et à retarder l’action climatique, recevoir une forme de rédemption à la fin du livre… Cela m’a semblé injuste.