En décembre 2025, la tribu Prairie Band of Potawatomi a mis fin à un contrat de 30 millions de dollars avec l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) et limogé les dirigeants ayant négocié cet accord, sous la pression de ses membres. En janvier 2026, la Nation Oneida du Wisconsin a résilié plus de 6 millions de dollars de contrats avec l'ICE et remplacé le responsable de son groupe économique. Ces décisions s'inscrivent dans une tendance plus large : sous la pression des organisations tribales, plusieurs entités ont rompu leurs liens avec l'agence d'immigration dans le cadre des politiques de déportation massives de l'administration Trump.
Cependant, cette dynamique ne s'applique pas partout. En Alaska, les corporations autochtones, entreprises à but lucratif créées par l'Alaska Native Claims Settlement Act de 1971, continuent de collaborer avec l'ICE malgré les critiques. Contrairement aux gouvernements tribaux, ces corporations ne répondent pas à une logique de gouvernance communautaire mais à des obligations fiduciaires envers leurs actionnaires.
Levi Rickert, citoyen de la tribu Prairie Band of Potawatomi, a résumé cette contradiction :
« Les peuples autochtones connaissent l'oppression. Nous avons été chassés de nos terres, enfermés dans des pensionnats, confinés dans des réserves. Nous ne pouvons — et ne devons pas — tirer profit de l'oppression des autres. »
Pourquoi les membres des tribus Prairie Band of Potawatomi et Oneida ont-ils réussi à faire pression sur leurs dirigeants, alors que les actionnaires de la Bering Straits Native Corporation (BSNC) n'y parviennent pas ? La réponse réside dans leur structure juridique.
Une gouvernance distincte : tribus versus corporations autochtones
Les tribus comme Prairie Band of Potawatomi et Oneida sont des gouvernements tribaux. Leurs dirigeants sont élus par les membres inscrits et doivent rendre des comptes lors des réunions du conseil tribal. Les actionnaires peuvent exiger des changements par le vote ou des pétitions.
En revanche, les corporations autochtones de l'Alaska, comme la BSNC, sont des entreprises privées. Leur conseil d'administration est tenu de maximiser la valeur pour les actionnaires, sans obligation de répondre aux préoccupations communautaires. Les actionnaires peuvent signer des pétitions, mais le conseil n'est pas légalement contraint d'agir.
La BSNC illustre cette situation. Sa filiale, Paragon Professional Services, détient des contrats d'un montant de 88 millions de dollars avec l'ICE, incluant des services au centre de détention d'El Paso et le transport de migrants détenus vers plusieurs villes américaines. Plus de 470 actionnaires de la BSNC ont signé une pétition exigeant la rupture de ces contrats, sans réponse officielle du conseil d'administration.
Un héritage assimilationniste
L'Alaska Native Claims Settlement Act (ANCSA) de 1971 visait à transformer les tribus autochtones en entités corporatives, rompant avec les modèles traditionnels de gouvernance. « L'ANCSA avait pour objectif assimilationniste de faire des tribus des corps corporatifs », explique Ann Tweedy, professeure de droit fédéral indien à l'Université du Mississippi. « L'idée qu'elles ne devraient pas agir comme des tribus est inhérente à cette loi. »
Cette structure crée une distance entre les actionnaires et la gouvernance, contrairement aux gouvernements tribaux où la responsabilité est directe. Tweedy ajoute :
« Avec les gouvernements tribaux dans les 48 États contigus, il y a une grande attention portée aux projets de développement économique des tribus. Il y a moins de division entre le gouvernement tribal et les activités économiques en cours. Cela crée une responsabilité directe. »
Pour les défenseurs des droits autochtones, cette différence explique pourquoi certaines entités cèdent à la pression publique tandis que d'autres, comme la BSNC, résistent. Les corporations autochtones, bien que détenues par des peuples autochtones, sont avant tout des entreprises dont la priorité est la rentabilité, et non l'alignement avec les valeurs communautaires.