Aux États-Unis, les accidents de la route tuent chaque année autant de personnes que le nombre de spectateurs dans un stade de baseball. Depuis 2012, le LoanDepot Park de Miami, d’une capacité officielle de 36 742 places, accueille les matchs à domicile des Marlins. Pourtant, ce chiffre représente aussi le bilan annuel des victimes de la route dans le pays.
Pour la première fois, une solution existe pour réduire drastiquement ce bilan : les voitures autonomes. Pourtant, leur adoption se heurte à des résistances politiques et syndicales, ralentissant leur déploiement dans des villes comme Washington ou Boston. Face à cette impasse, le Congrès américain tente désormais d’encadrer leur utilisation par une loi fédérale.
Deux projets de loi, aux orientations opposées, cristallisent les tensions. Le premier, le SELF DRIVE Act, vise à établir la première réglementation fédérale sur la sécurité des véhicules automatisés. Il permettrait aux constructeurs de certifier eux-mêmes leurs systèmes selon un « cas de sécurité » – une argumentation structurée prouvant que leur technologie ne présente pas de risque excessif. Ce texte autoriserait également le déploiement de jusqu’à 90 000 véhicules autonomes sur les routes, contre 2 500 actuellement. Après un vote favorable en sous-commission en février, il attend désormais une examen en commission plénière.
Face à lui, le Stay in Your Lane Act, proposé par les sénateurs Ed Markey (D-Mass.) et Richard Blumenthal (D-Conn.), impose aux constructeurs de définir un « domaine de conception opérationnelle » (ODD) – c’est-à-dire les conditions spécifiques dans lesquelles leur système fonctionne en toute sécurité. Toute utilisation en dehors de ce cadre serait interdite.
Des alliances inattendues derrière chaque projet
Les motivations derrière ces deux textes révèlent une dynamique classique en matière de régulation : l’alliance entre des acteurs aux intérêts divergents, mais unis par un même discours. Cette stratégie, théorisée par l’économiste Bruce Yandle sous le nom de « bootleggers et Baptistes », s’applique parfaitement à la question des voitures autonomes.
Dans les années 1920, la Prohibition aux États-Unis était soutenue à la fois par des mouvements religieux (les « Baptistes ») et par des groupes criminels (les « bootleggers »). Les premiers apportaient une légitimité morale, les seconds y voyaient une opportunité commerciale. Aujourd’hui, une coalition similaire se forme autour des voitures autonomes.
Les partisans du SELF DRIVE Act mettent en avant son potentiel à sauver des vies grâce à un déploiement accéléré. À l’inverse, ceux du Stay in Your Lane Act insistent sur la nécessité de limiter strictement les conditions d’utilisation pour éviter les risques. Pourtant, aucun des deux camps ne s’appuie sur les données de sécurité réelles pour étayer ses arguments.
Qui profite vraiment de cette bataille ?
Derrière ces débats techniques se cachent des enjeux bien plus concrets. Les constructeurs automobiles, comme les syndicats et certains élus locaux, défendent des positions qui servent avant tout leurs intérêts. Les premiers veulent accélérer l’innovation et le déploiement, tandis que les seconds craignent pour l’emploi dans les secteurs traditionnels du transport.
Le Congrès, en proposant deux lois contradictoires, semble avoir écrit ces textes pour servir des agendas politiques plutôt que pour résoudre un problème de sécurité. Résultat : les voitures autonomes, qui pourraient sauver des milliers de vies chaque année, restent bloquées dans un jeu de pouvoir où la sécurité n’est qu’un argument parmi d’autres.