L’annonce de la faillite de Spirit Airlines a marqué un tournant. Si la disparition d’une entreprise entraîne toujours des pertes d’emplois regrettables, la fin de Spirit est avant tout une victoire pour les consommateurs. Car cette compagnie aérienne incarnait l’échec d’un modèle économique basé sur l’exploitation des passagers et des employés.
Spirit, comme d’autres acteurs du secteur, avait poussé l’art de la surfacturation et de la dégradation des services à son paroxysme. Son modèle reposait sur des frais cachés, des annulations fréquentes et un mépris affiché pour le confort des voyageurs. Quand une entreprise aussi toxique disparaît, c’est le marché qui envoie un signal clair : le public refuse désormais de tolérer l’incompétence et l’abus.
L’enshittification : quand les plateformes deviennent toxiques
Cette logique ne se limite pas au transport aérien. Elle s’étend à l’ensemble de l’économie numérique, comme l’a théorisé l’écrivain et militant Cory Doctorow avec le concept d’« enshittification ». Ce terme décrit la transformation progressive des plateformes en machines à profits, au détriment de leur utilité initiale.
Prenons l’exemple d’Amazon. À ses débuts, l’entreprise se présentait comme « l’entreprise la plus centrée sur le client au monde ». Aujourd’hui, elle est devenue un labyrinthe de publicités, où les résultats de recherche sont noyés sous les placements payants. Une simple recherche pour un « panier pour chat » renvoie d’abord des annonces, dont certaines pour des produits concurrents… ou pour des articles vendus directement par Amazon lui-même.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : sur les cinq premières pages de résultats, plus de 50 % de l’espace est occupé par des publicités. Les utilisateurs sont ainsi contraints de naviguer dans un océan de promotions, tandis que les vendeurs indépendants voient leurs marges s’effondrer. Amazon a troqué sa mission initiale – offrir les meilleurs produits – contre une logique de maximisation des revenus publicitaires.
Le piège des monopoles et monopsones
Comment en est-on arrivé là ? La réponse réside dans la concentration du pouvoir économique. Amazon, comme d’autres géants du numérique, a atteint une taille telle qu’il contrôle à la fois l’offre et la demande. Cette position lui permet de fixer les règles du jeu : les vendeurs dépendent de sa plateforme pour atteindre les clients, tandis que ces derniers n’ont pas d’alternative crédible.
Cette double domination – appelée monopole et monopsone – a des conséquences désastreuses :
- Pour les consommateurs : des prix gonflés, une qualité en baisse et une expérience utilisateur dégradée.
- Pour les employés : des conditions de travail précaires, des salaires stagnants et une précarité accrue.
- Pour l’innovation : les petites entreprises étouffent sous le poids des géants, et les nouveaux acteurs peinent à émerger.
Comme le résume Doctorow dans le Financial Times en 2024 :
« Nous vivons une grande pourriture. »
Cette « pourriture » n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques et économiques qui ont permis à quelques acteurs de concentrer un pouvoir disproportionné. Mais l’histoire récente montre que les consommateurs et les régulateurs commencent à réagir.
Vers une régulation des géants ?
La disparition de Spirit Airlines et la dégradation d’Amazon illustrent un phénomène plus large : l’économie américaine, et au-delà, est en train de payer le prix de décennies de dérégulation et de laisser-faire. Pourtant, des signes d’espoir émergent.
Aux États-Unis, les appels à une régulation plus stricte des monopoles se multiplient. La loi sur l’innovation et les choix en ligne (AICOA), actuellement en discussion au Congrès, vise à limiter le pouvoir des géants du numérique en interdisant les pratiques anticoncurrentielles. En Europe, le Digital Markets Act impose déjà des contraintes aux plateformes dominantes.
Ces mesures pourraient marquer un tournant. En brisant le pouvoir des monopoles, elles permettraient de redonner du pouvoir aux consommateurs et aux petites entreprises. Mais le chemin sera long, et les résistances seront fortes.
En attendant, une chose est sûre : l’enshittification n’est pas une fatalité. Elle est le symptôme d’un système qui a oublié que l’économie doit servir les gens, et non l’inverse.