L'enseignement supérieur américain traverse une crise sans précédent. Dernier exemple en date : Hampshire College, un établissement privé d'arts libéraux situé à Amherst, dans le Massachusetts, a annoncé sa fermeture définitive après le semestre d'automne 2026.
Fondé en 1965 avec pour mission de « réinventer l'éducation libérale », Hampshire College a formé des personnalités comme le cinéaste Ken Burns ou les acteurs Lupita Nyong'o et Liev Schreiber. Pourtant, son avenir est désormais compromis, reflétant une tendance alarmante dans le paysage universitaire américain.
Une hémorragie silencieuse dans l'enseignement supérieur
Avec environ 4 000 universités et collèges aux États-Unis, le secteur est en pleine mutation. Selon Jon Marcus, journaliste spécialisé dans l'enseignement supérieur au Hechinger Report, près de 100 établissements ont fermé leurs portes depuis le début de la pandémie de Covid-19. Des centaines d'autres pourraient suivre d'ici la prochaine décennie.
Les grandes universités publiques et les établissements privés bien dotés, comme Harvard ou Yale, résistent mieux à cette tempête. En revanche, les petites universités régionales, souvent moins riches et moins connues, sont les plus exposées. Leur disparition progressive risque de réduire les options disponibles pour les étudiants et, dans certains cas, de les priver définitivement d'accès à l'enseignement supérieur.
Les causes profondes de ces fermetures
Pour comprendre cette crise, il faut analyser plusieurs facteurs structurels :
- La baisse des inscriptions : Hampshire College comptait moins de 800 étudiants en 2023, contre des milliers dans les années 1980. Cette tendance touche de nombreux établissements, en raison notamment de la concurrence accrue des universités en ligne et des coûts prohibitifs des formations traditionnelles.
- Un endettement croissant : Contrairement aux idées reçues, la dette des universités ne concerne pas uniquement les prêts étudiants. Les établissements eux-mêmes s'endettent massivement pour financer leurs infrastructures ou compenser des pertes de revenus. À Hampshire, par exemple, la dette s'élevait à 21 millions de dollars en 2023. Le remboursement de ces dettes pèse lourdement sur les budgets opérationnels, aggravant la situation financière.
- La pratique des réductions de frais de scolarité : Pour attirer des étudiants, les universités accordent des bourses et des réductions massives. Aux États-Unis, le taux de réduction moyen dépasse désormais 50 %. Autrement dit, les établissements ne perçoivent en réalité que la moitié des frais de scolarité affichés. « Si une entreprise privée réduisait ses revenus de 50 %, elle ferait faillite », souligne Jon Marcus. Pourtant, cette stratégie, généralisée dans le secteur, accélère la précarité financière des universités.
Un modèle en crise
Cette situation révèle les failles d'un modèle économique basé sur des recettes de plus en plus incertaines. Les universités dépendent largement des frais de scolarité, des dons des anciens élèves et des subventions publiques. Or, ces trois sources de revenus sont aujourd'hui fragilisées :
- Les étudiants et leurs familles sont de plus en plus réticents à s'endetter pour des études dont le retour sur investissement n'est plus garanti.
- Les dons des alumni, bien que généreux, ne suffisent plus à combler les déficits structurels, surtout pour les petites structures.
- Les subventions publiques, déjà limitées, sont souvent prioritairement allouées aux grandes universités.
« Les petites universités privées sont prises en étau entre des coûts fixes élevés et des recettes en baisse », explique Jon Marcus. « Sans réforme profonde, leur survie est menacée. »
Quelles conséquences pour les étudiants ?
La fermeture de ces établissements a des répercussions multiples :
- Réduction des choix : Les étudiants des régions touchées par ces fermetures devront se tourner vers des universités plus éloignées, parfois dans d'autres États, avec des coûts supplémentaires (logement, transport).
- Perturbation des parcours : Les étudiants en cours de formation devront souvent se réorienter, parfois en urgence, ce qui peut entraîner des retards ou des abandons.
- Inégalités accrues : Les étudiants issus de milieux modestes, déjà moins mobiles géographiquement, seront les plus pénalisés par cette concentration du secteur.
Certains experts craignent même que cette tendance ne conduise à une « désertification universitaire » dans certaines régions, privant des communautés entières d'accès à l'enseignement supérieur.
Vers une refonte du système ?
Face à cette crise, des pistes de réforme émergent :
- Diversification des revenus : Certaines universités explorent de nouveaux modèles, comme les partenariats avec des entreprises, les formations en ligne ou les programmes hybrides.
- Réduction des coûts : Rationalisation des dépenses, mutualisation des services entre établissements, ou encore suppression des programmes peu rentables.
- Soutien public ciblé : Des appels sont lancés pour que les gouvernements fédéral et locaux interviennent davantage, notamment via des fonds de sauvetage ou des incitations fiscales.
Cependant, ces solutions nécessitent une volonté politique et une coordination entre les acteurs du secteur, ce qui reste incertain dans un contexte de polarisation croissante.
« Le modèle traditionnel de l'université américaine est en train de s'effondrer. Sans une adaptation rapide, des centaines d'établissements pourraient disparaître d'ici 2030. »
Jon Marcus, journaliste spécialisé dans l'enseignement supérieur
Pour approfondir ce sujet, écoutez l'intégralité de l'interview de Jon Marcus dans l'épisode « Why colleges are going out of business » du podcast Today, Explained, disponible sur Apple Podcasts, Spotify et Pandora.